La grâce de Dieu: force de changement intérieur (Tirana, 7.09.2016)

Discours soutenu à l’occasion des Conférences „Peace is always possible -Religions et cultures in dialogue-” organisées à Tirana (6-8 Septembre 2016) par la communauté „Sant’ Egidio”.

Je voudrais tout d’abord remercier la Communauté de San Egidio pour l’invitation à cette table ronde où nous nous entretenions sur un sujet extrêmement important pour notre vie spirituelle qui est avant tout l’œuvre de la grâce du Saint Esprit dans nos âmes. La grâce est cette puissance agissante de Dieu en nous, cette force invisible, mais bien réelle, qui nous inspire, nous illumine, nous aide à accomplir toute bonne œuvre. Tout ce qui est bon et vrai dans ce monde, tout ce qui édifie la vie et les hommes, le salut lui-même, tout est l’effet de la grâce. Un adage patristique dit même que dans la vie spirituelle comme dans la vie du monde « tout est  grâce », tout est l’œuvre de Dieu. La foi exige de nous à croire que rien de ce qui existe et de ce qui se passe dans notre vie n’est pas l’effet du hasard, mais bien l’effet de la grâce ou de la Providence divine. Le Seigneur Jésus Christ nous assure : « Et même les cheveux de votre tête, tous sont comptés. Soyez donc sans crainte » (Luc 12, 7). Croire sans hésitation que « tout est grâce » renouvelle en nous le courage, surtout dans les épreuves de la vie. Nous ne sommes jamais seuls, Dieu est toujours avec nous, bien que d’une manière discrète et mystérieuse. Christ – Emmanuel signifie justement «Dieu est avec nous».

 

Que « tout est grâce » le dit aussi l’Apôtre Paul: « c’est Dieu qui opère  en vous et le vouloir et le faire pour l’accomplissement de son amour » (Philippiens 2, 13). Et lui aussi: « c’est par la grâce que vous êtes sauvés, par le moyen de la foi. Et cela ne vient pas de vous, c’est le don de Dieu » (Ephésiens 2, 8).

 Pourtant en vertu de la liberté humaine, la grâce n’agit pas en nous sans notre participation, « car nous sommes en tout ouvriers avec Dieu » (I Corinthiens 3, 9). Dieu ne fait rien sans notre libre participation à son œuvre. Il nous invite à tout instant à être conscients qu’il est présent en nous, qu’il nous aime et que sans Lui nous ne pouvons rien faire de bon. Le Christ le dit expressément: « Sans moi, vous ne pouvez rien faire » (Jean 15, 5). Ces paroles  du Christ ne nient pas la valeur propre des entreprises humaines, mais nous font reconnaître qu’elles débouchent finalement sur le vide si ceux qui les  accomplissent ne sont pas en communion avec le Christ, qui seul peut conférer à leur vie une valeur d’éternité. Il s’agit donc d’un mystérieux synergisme ou collaboration entre l’œuvre de la grâce et l’œuvre de l’homme. En ce sens, l’Apôtre Paul dit: « Moi, j’ai planté, Apollos a arrosé, mais c’est Dieu qui fait croître » (I Corinthiens 3, 5).

Concrètement c’est par la foi et l’ascèse que l’homme participe à l’œuvre de la grâce pour l’édification de sa vie et son salut éternel. Croire en Dieu, ce n’ai pas facile, surtout pour nous chrétiens qui vivons dans un monde si déchristianisé. À première vue ou à une vue superficielle, il semble qu’autour de nous il n’y a rien qui parle de Dieu, comme si Dieu était totalement absent. Occupés excessivement par les choses extérieures de la vie et les événements de chaque jour, beaucoup d’entre nous ne sont pas capables de déceler le mystère que renferme toute chose et tout événement. Beaucoup ont perdu aussi le sens de l’émerveillement devant tant de beauté qui nous entoure et qu’on peut contempler dans nos frères et sœurs, ainsi que dans la nature. C’est parce qu’ils ne prient plus. Or « la vie  et la prière sont inséparables ! Une vie sans prière est une vie plane, sans profondeur, une vie à deux dimensions : l’espace et le temps. Une vie qui est satisfaite du visible, de notre prochain, mais de notre prochain physique, de notre prochain dans lequel nous ne découvrons pas l’immensité et l’éternité de sa destinée. La valeur de la prière consiste justement à découvrir, à affirmer et à vivre le fait que tout a une dimension d’éternité et que tout a une dimension d’immensité » (métropolite Antoine Bloom).

D’habitude l’homme moderne croit qu’il est difficile de coordonner la vie et la prière. Pour lui la vie signifie à s’agiter pour résoudre les problèmes de chaque jour et la prière consiste à se retirer pour oublier le monde. Cela est faux. Car la prière ne signifie pas se retirer du monde, mais bien entrer dans le monde intérieur de notre cœur où se concentre toute notre personne, ainsi que toute l’humanité et le cosmos et où se trouve aussi la grâce qui nous inspire et nous donne la force de résoudre les problèmes de la vie. Pour la Bible et la tradition chrétienne, le cœur est le centre personnel où se rassemblent comme dans un foyer toutes les puissances (les énergies) physiques et spirituelles de l’être humain. Pourtant notre cœur est souvent divisé, cassé par le péché, qui est essentiellement oubli de Dieu, et ces puissances sont en désarroi ou en conflit, ce qui nous fait souffrir. C’est pourquoi nous avons besoin de prier, car seule la prière peut restaurer l’harmonie des puissances intérieures et nous donner la paix du cœur, plus précieuse que toutes les richesses du monde. Et cette paix intérieure resplendit sur le visage et donne une toute autre qualité à notre vie et au comportement vis-à-vis du prochain et vis-à-vis de la nature. Saint Séraphin de Sarov (+1833) disait : « acquière la paix du cœur et des milliers autour de toi trouverons le salut ». Le monde a besoin comme de l’air pur des hommes et des femmes pacifiés, capables de pacifier l’atmosphère autour d’eux.  Loin donc d’oublier la vie, la prière nous met au cœur de la vie et lui donne la vraie qualité, celle de l’éternité. Pourtant prier n’est pas toujours facile. Il nous faut une certaine disposition intérieure qui vient de Dieu lorsqu’on lui demande humblement, comme les Apôtres : « Seigneur apprend nous à prier ; Seigneur aide nous à prier » ! Une fois habitués à prier, on fait l’expérience que la prière s’enracine de plus en plus dans le cœur : l’intellect, qui est une énergie du cœur, s’arrête de son éparpillement dans les choses du monde, se fixe sur la prière et « descend » dans le cœur. Seule la prière qui unit l’intellect et le cœur est une vraie prière mue par la grâce qui opère en nous l’unité de puissances intérieures et nous donne un « cœur compatissant » et « la paix du cœur ».  Cette paix est ressentit comme une chaleur qui envahit le cœur. C’est la chaleur de la grâce, de l’amour divin pour toute l’humanité, pour la nature et pour tout ce qui existe. Car toute l’existence se récapitule en nous. L’homme est vraiment un micro cosmos ! C’est sa destinée temporelle et éternelle. Nous sommes appelés à devenir des hommes universels, des hommes qui, comme le Christ, ne sont plus séparés de personne et de rien car tout vit en eux.

Ce changement ontologique que la grâce opère en nous est un processus de toute la vie. Chaque jour, durant toute la vie, nous sommes appelés à collaborer avec la grâce qui est en nous par l’ascèse de la prière et aussi par l’effort de vivre dans la tempérance en tout : tempérance dans la nourriture, dans le boire, dans la vie conjugale, dans le travail, comme dans le repos, c’est-à-dire mener une vie harmonieuse et équilibrée. S’efforcer aussi d’éviter les conflits et d’avoir toujours un cœur reconnaissant pour les bienfaits reçus de Dieu et de nos proches. La grâce est exigeante. Elle nous engage à lutter jusqu’au sang contre le pêché (cf. Hébreux 12, 4) et tout ce qui est mal en nous et autour de nous. Elle nous engage surtout à faire toujours le bien sans même attendre la récompense.

L’adage patristique: « tout est grâce » doit être compléter par un autre adage, aussi patristique: « donne ton sang pour recevoir la grâce ». Ce qui veut dire: fait tout dont tu es capable pour que la grâce puisse te transformer à la mesure de Dieu lui-même. Car tout homme est appeler à devenir « Dieu par la grâce » !

Métropolite Serafim